Coming out au travail : De la difficulté d’annoncer qu’on écrit des romans lesbiens par Clémence Albérie

Coming out au travail : De la difficulté d’annoncer qu’on écrit des romans lesbiens par Clémence Albérie

Clémence Albérie nous a contactées il y a quelques jours avec cette superbe chronique. Nous étions obligées de vous la partager. Voici donc un focus sur sa vie d’autrice de roman lesbien. Ou comment elle doit faire son coming out au travail…

Fierté d’être autrice

Ne nous mentons pas, être auteur, auteure, autrice, peu importe la façon de le dire, c’est quand même une sacrée grande fierté ! Je ne sais pas pour les autres auteures, mais pour ma part, j’ai le sentiment d’être la reine du pétrole. Dès que j’entends parler d’écriture, d’écrivain, de roman, de livre, de paragraphe, de phrase, même de mots ! Je meurs d’envie de parler des miens. Mais il faut se retenir pour ne pas donner l’impression de se pavaner comme un paon en pleine saison des amours. C’est tellement frustrant de se retenir ! Et le pire, pour moi, c’est au travail.

Les collègues ne sont pas les amis

Soyons honnêtes, à la maison, avec les amis, c’est plus facile de se la péter. Dans mon cas en tout cas. Tout le monde sait que je suis gay et tout le monde sait que j’écris. Plus précisément, tout le monde se fait bassiner par mes livres et la fierté qu’ils sont pour moi ! Ils en prennent leur parti. De temps en temps, j’ai droit à des « ça va les chevilles ? », auxquels je réponds « très bien, oui, merci ! ». C’est de bonne guerre. Mais au travail, c’est beaucoup plus complexe ! Déjà, un premier problème se pose, et pas des moindres, c’est le coming out professionnel. Écrit ainsi, on pourrait croire que je m’apprête à vous raconter l’histoire d’un coming out d’anthologie. Le tout réalisé par une pro en la matière, eh bien… pas du tout… Le coming out professionnel, pour bon nombre d’entre nous, c’est le bouton on du processus d’autodestruction de notre cerveau. Vous savez, le gros bouton rouge, sous un cache en verre, où y’a écrit « Ne pas toucher ». Celui qu’on meurt d’envie de presser du coup ! (Que la personne qui n’a jamais lorgné une alarme incendie me jette la première pierre !)

Panique, stress, vous connaissez cette peur

Bref, aussi attractif que puisse être ce bouton démoniaque, ce qu’il déclenche c’est une autre histoire. C’est de la panique, du stress, de la panique, de l’angoisse, de la panique et la liquéfaction de 75 % de votre matière grise (chiffre issu d’études très très sérieuses). Bref, c’est quand vos neurones préfèrent fermer les yeux plutôt que de regarder ce qui va se passer (merci pour l’aide les gars…). Remarquez, pour mon permis dans une rue étroite ça a plutôt bien fonctionné pour moi, cette technique…

Faire un coming out dans le cadre professionnel

Reconcentrons-nous, si personne au travail n’est au courant de votre homosexualité, et que vous souhaitez absolument que ça reste secret, assumer un livre lesbien est un casse-tête digne du cryptex du Da Vinci Code. Comment parler d’un livre sans pouvoir en évoquer l’histoire ? Pour avoir déjà été amenée à parler de mon premier roman, 6h22 Place 108, avec quelqu’un qui n’était pas au courant de mon homosexualité, je peux vous dire que le malaise a été intense. Je répondais par monosyllabes aux questions, j’étais mal à l’aise et je pense que ma gêne était tellement forte que la personne en face de moi pouvait physiquement la voir s’échapper par chacun de mes pores. Bizarrement, il ne m’a pas demandé où il pouvait l’acheter…

Le pseudonyme d’auteur comme limite entre la vie publique et privée

Plus sérieusement, ce fait est d’autant plus frustrant qu’il nous rappelle que l’homophobie, même si elle n’est pas forcément agressive et violente, est omniprésente dans notre société. Pour devenir auteure, j’ai pris un nom de plume pour que de potentiels employeurs ne puissent pas connaître ma vie privée avant même de me rencontrer en entretien. Autre exemple, les réseaux sociaux, j’utilise volontairement un pseudo pour pouvoir avoir une photo de profil avec ma compagne sans craindre un coming out prématuré et non encadré. Nous le savons, de nos jours, dans le monde du travail, tout le monde se fait googliser ! Moi la première, avec ma binôme dans mon précédent job, nous avions l’habitude de tracer la moindre personne via google. À nouveau, que celui qui ne l’a jamais fait nous jette la première pierre ! [rires], mais, bizarrement, c’est nettement moins drôle quand c’est l’inverse qui se produit. Si nous ne sommes pas prudents, d’horribles photos dossiers peuvent tomber entre de mauvaises mains. Imaginez, vous vous pointez à un entretien d’embauche, et votre potentiel employeur sait que vous trouviez ça drôle de poster des photos alcoolisée à 18 ans, que vous avez une passion pour les objets licornes en tout genre, que vous tueriez pour des Lego, que n’avez pas dépassé l’âge mental de cinq ans dès qu’on parle de Noël, ou encore que vous écrivez des romances lesbiennes parce que vous êtes une indécrottable romantique (pour information, un seul de ces exemples est faux…). Avouez qu’il y a de quoi perdre toute crédibilité… Surtout quand votre CV avoue que vous avez 29 ans…

S’assumer tout le temps, partout…

Bref, tout ça pour dire qu’assumer un roman lesbien au travail, pour la plupart, c’est devoir assumer son homosexualité. Par chance, dans mon cas, j’ai globalement pu le dire sans rencontrer trop de malveillance. Ainsi, dans l’ensemble, les gens se sont abstenus de tout commentaire s’ils en avaient, et la plupart ont même exprimé un soutien très rassurant. Une fois le coming out professionnel fait, place au grand moment tant attendu : évoquer subtilement les romans.

J’ÉCRIS DES LIVRES !!!! ILS SONT BEAUX ! ILS SONT LÀ ! ILS SONT PALPABLES ! ILS SONT TOUT DOUX ! ILS SONT MAGNIFIQUES ! Et ne coutent que la modique somme de 19,90 Euros (chèques acceptés).

Développer ses talents de vendeuses

Intérieurement clairement c’est ça… J’avoue… Mais bon, rassurez-vous, j’arrive à me contrôler. Pour être honnête, j’en deviens même timide au début quand j’en parle ! C’est un aspect de ma vie qui me tient tellement à cœur que mes émotions décrochent complètement dès qu’on aborde le sujet. Ma chérie par contre c’est tout le contraire, à son travail c’est plutôt « Clémence a sorti un nouveau livre, on en a à la maison, qui veut l’acheter ? » Et elle l’annonce de bureau en bureau. Du coup, à la sortie de Quand tombent les masques, elle est partie un matin au boulot avec un sac plein de livres,6h22 Place 108, et QTLM, pour distribuer aux personnes qui lui avaient commandé (ma fiancée c’est mon manageur, chargée de com et coach en fait).

La liberté avant tout

Au final, pouvoir faire son coming out au travail, être libre de parler de mes livres, de ma passion, avec mes collègues, c’est un cadeau inestimable. On passe entre 8 et 10 h par jour au bureau, dans des ambiances plus ou moins bonnes, entre personnes qui ne se choisissent pas et doivent s’adapter les uns aux autres (avec plus ou moins de bonne volonté). Plus précisément, nous passons souvent plus de temps avec nos collègues qu’avec nos familles ! Je nous souhaite à tous de tomber sur des équipes tolérantes et ouvertes à l’égard de la vie privée des uns des autres. Je souhaite à toute auteure de pouvoir brainstormer sur la couverture de son prochain roman pendant la pause déjeuner, de pouvoir faire la promo de son nouveau roman, de pouvoir partager l’excitation de la sortie d’un écrit à la pause café.

Écrire des livres est une fierté, écrire des livres lesbiens ne devrait pas représenter un tabou !

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