Extrait de « Nuits Blanches » d’Ophélie Hervet

Extrait de « Nuits Blanches » d’Ophélie Hervet

Une sortie prévue ce vendredi

La semaine dernière, nous vous annoncions la date de sortie du roman cyberpunk d’Ophélie Hervet, « Nuits Blanches ». Nous vous donnions également l’occasion de découvrir la couverture grâce à notre idée de puzzle qui plait visiblement beaucoup. Aujourd’hui, nous voulions vous donner un peu plus l’eau à la bouche avant la date du 29 mars 2019 !

Un extrait de Nuits Blanches pour découvrir les premières pages

Afin de vous donner l’envie d’en découvrir d’avantage, voici donc les premières pages de ce nouveau roman classé dans la catégorie science-fiction. En effet, Iris et Aurore vivent dans un Paris futuriste où les améliorations robotiques des êtres humains sont devenues monnaie courante…

Iris se glissa hors de la chambre de son patient et se retrouva aussitôt submergée par l’activité foisonnante des débuts de journée. Elle s’écarta, cédant le passage à deux infirmières pressées qui poussaient un chariot de soins. Une odeur de café arriva jusqu’à elle, manquant de la faire défaillir. Elle résista à la tentation d’en subtiliser une tasse sur les plateaux de petits déjeuners, quitta le corridor trop encombré et alla s’enfermer dans son bureau. C’était toujours comme ça ! À sept heures tapantes, le silence feutré, juste perturbé par les bruits distants des moniteurs et les pas légers du personnel de nuit, faisait place à un véritable bouillonnement. Ce débordement de vitalité heurtait son cerveau embrumé par le manque de sommeil.

Elle soupira en s’affalant sur sa chaise. La fenêtre dans son dos n’éclairait la pièce que d’une lueur incertaine, mais elle s’en contenta. Pas besoin de lumière pour saisir une des bouteilles d’infusion froide planquées sous son bureau et s’en servir un grand verre. Avec un peu de chance, la boisson tonique la garderait éveillée encore une petite heure. Un dernier patient l’attendait.

Quelques instants plus tard, la chirurgienne prit une inspiration décidée et regagna le couloir. Iris dépassa le bureau des infirmiers où le personnel de nuit achevait les transmissions, assis autour d’une table branlante. À sa droite, un grincement irrégulier attira son attention. Un vieil homme avec une jambe prothétique se dirigeait difficilement vers sa salle de bain, soutenu par un aide-soignant. Une légère odeur d’huile de moteur imprégnait peu à peu les lieux, alors que les mécaniques s’échauffaient. Bientôt, elle ferait concurrence à celle plus piquante des antiseptiques, apportant au sixième étage de l’hôpital cette atmosphère si particulière des services d’implantation.

Un sourire fatigué étira ses lèvres. Après six ans, travailler ici la réjouissait toujours autant, même si elle se serait bien passée de voir l’aube pointer à travers les fenêtres des chambres. Iris retint avec peine un bâillement, tandis qu’elle rejoignait le secrétariat pour récupérer le dossier du patient. Appuyée au comptoir d’accueil, elle survola le document tout en se massant la tempe de sa main libre. Contrôle des trois mois post-implantation, ce devrait être vite expédié. Ensuite, elle n’aurait plus qu’à retourner vérifier — une nouvelle fois — que son opéré de la nuit était stable. Et elle pourrait enfin rentrer dormir.

Le dossier à la main, elle ferma les yeux et prit une lente inspiration afin de se vider l’esprit. Un exercice indispensable lorsqu’elle dépassait sa dixième heure sur le pont ou qu’elle avait à son actif une grosse intervention. Ou les deux à la fois. Elle s’étira, échangea un sourire avec Christelle, la secrétaire, puis gagna la salle d’attente pour appeler son patient.

Un petit renfoncement élargissait le couloir, juste avant la lourde porte coupe-feu qui donnait sur les chambres. Dans cet espace réduit, une dizaine de chaises dépareillées s’alignaient sans gêner le passage. Le visage de l’homme assis sur l’une d’elles rafraîchit aussitôt sa mémoire. Amputation suite à un écrasement de la main jusqu’à mi-avant-bras. Les premiers jours n’avaient pas été faciles. Trentenaire déjà sur le déclin, il avait une carrure digne d’un robot manutentionnaire et une musculature au diapason. Des vêtements rapiécés et sa grossière prothèse métallique complétaient le tableau. Un classique dans ce secteur du bas-Paris, même si le quartier contrôlé par les Loups d’acier n’était pas aussi pauvre que certains autres.

La chirurgienne le guida jusqu’à sa salle de consultation avant de le faire asseoir sur la table d’examen si ancienne qu’ils la couvraient d’un drap pour cacher le revêtement de plastique tâché et déchiré.

— Monsieur Grimmaut, comment allez-vous ?

L’homme désigna d’un signe de tête la prothèse qui s’achevait sur une simple pince à trois doigts. Un modèle rustique et dépassé.

— Ça coince. Elle fait jamais c’que je veux. J’vous raconte pas tout ce que je casse avec, quand j’arrive à attraper les trucs.

Et merde ! Pourquoi ça tombe justement ce matin ?

— Vous l’avez montrée à un mécanicien ?

— Comme si j’avais les moyens ! Vous aviez dit que vous feriez ce qu’il faut pour les premiers mois, mais le gars d’y a deux semaines a rien changé.

Iris se retint de se mordre la lèvre. Rapprochant un tabouret à roulettes qui vacilla dangereusement lorsqu’elle s’y assit, elle se positionna à côté de son patient afin d’examiner la jonction entre la chair et le titane. La prothèse sentait la graisse et le métal tiède. Cette odeur écartait la possibilité d’une infection. En réalité, la cicatrisation était même terminée. La peau s’était resserrée autour de la base de l’implant mécanique et du boîtier qui contenait les neurolinks, ces câbles biométriques reliés aux nerfs.

Iris tourna doucement le bras. Tout en vérifiant l’autre face, elle s’efforça de rassurer son patient. Cela lui arrivait un peu trop souvent depuis que leur mécanicien-prothésiste s’était volatilisé.

— Vous savez, il faut du temps pour que les nerfs fusionnent complètement avec la machine, sans parler de l’adaptation que doit faire votre cerveau. Ce n’est pas du tout rare qu’il faille plusieurs semaines pour bien maîtriser le membre, surtout lorsqu’il diffère à ce point de l’original. Votre esprit ne comprend pas comment fonctionnent les nouvelles articulations ni pourquoi il ne reçoit plus de signal en retour quand vous touchez quelque chose. Je vais appeler mon collègue. Il va revérifier les réglages, cela devrait vous aider.

— Vous avez dit ça la dernière fois, mais il a rien fait ! J’ai b’soin de ma main ! J’ai b’soin de bosser pour faire vivre ma famille !

La pince se referma soudain sur le poignet de la jeune femme. La douleur explosa sous la poigne d’acier inamovible. Iris retint un cri, les dents serrées. Par réflexe, elle tira pour se dégager. Mauvaise idée. Le souffle court, elle murmura avec un calme qu’elle était loin de ressentir.

— Vous me faites mal.

L’homme écarquilla les yeux, surpris. Puis il les baissa sur sa main et la pince s’ouvrit dans un crissement paresseux. Iris recula d’un bond. Elle s’arrêta deux pas plus loin, son poignet blessé serré contre sa poitrine. Les yeux rivés sur l’homme, elle s’efforça de ralentir sa respiration. Des décharges de douleur pulsaient jusqu’à son épaule, étourdissantes. Iris les ignora. En face d’elle, son patient semblait avoir rapetissé tant il s’était replié sur lui-même. La tête basse, il marmonna des excuses entrecoupées de « vous voyez c’que je dis ? Ça casse tout. J’le contrôle pas. »

Je confirme. Elle se mordit la lèvre, consciente de ne rien pouvoir faire. Certes, ce qu’elle lui avait dit plus tôt était vrai, en partie. Mais elle savait aussi qu’un bon réglage solutionnait bien des problèmes. Sauf que pour ça, il fallait un mécanicien compétent. Ce qu’ils n’avaient plus. Elle retint un soupir, puis répondit d’une voix qu’elle espéra apaisante malgré sa gêne et l’adrénaline qui courait dans ses veines.

— Je suis navrée, mais je suis chirurgienne, pas mécanicienne. Je vais vous envoyer mon collègue. Il va voir ce qu’il peut faire.

L’homme acquiesça et Iris sortit de la pièce avec un soulagement indigne, couplé à la désagréable impression de quitter le champ de bataille en plein combat.

***

Les yeux fermés, Iris se laissa aller dans son fauteuil. Le calme de la pièce émoussait ses pensées, la poussant vers le sommeil. Les sons du service lui parvenaient toujours, lointains et étouffés. Elle secoua la tête, puis rouvrit les yeux avec un soupir las. La chirurgienne survola du regard le décor familier sans guère lui prêter d’attention. Elle connaissait par cœur la surface lisse de son petit bureau, les rangements fonctionnels, les étagères couvertes de livres accompagnés de quelques babioles. Elle se frotta les paupières et s’efforça de revenir à la situation. La douleur de son poignet comme sa fatigue lui embrumaient l’esprit, laissant parfois filtrer un élan de culpabilité. Non qu’elle soit responsable des soucis de cet homme, mais elle avait conscience de s’être montrée froide et brutale envers lui. Elles sont bien loin, la patience et l’assurance que j’admirais tant chez toi.

La chirurgienne grimaça, chassant les images qu’avait fait naître cette pensée. Elle avait rarement le cœur à se remémorer ces années. Le faire dans un tel état de fatigue, c’était la déprime assurée. Elle revint sur des considérations plus actuelles, comme ces foutues prothèses que personne ne savait régler avec précision. Reporter la faute sur leur ancien mécanicien, qui avait disparu du jour au lendemain, ne servait pas à grand-chose. La renvoyer au visage de Marc aurait peut-être plus d’intérêt. Avec un peu de chance, cela le secouerait assez pour qu’il mette plus d’énergie à lui trouver un remplaçant.

Un bruit discret signala l’ouverture de la porte et Iris tourna la tête vers Jérôme. L’infirmier à la tignasse rousse désordonnée était son collaborateur principal, aussi efficace au bloc opératoire qu’il était doux envers les malades. Elle croisa le regard bienveillant de son collègue et ami. Ce dernier affichait son sourire taquin familier, qui le rajeunissait de dix ans, faisant oublier à tous qu’il atteignait la quarantaine.

— Comment ça va, ma belle ?

Iris se redressa. Les glaçons s’entrechoquèrent dans la bassine où trempait son poignet déjà enflé.

— Ça pourrait être pire. Qu’est-ce que ça donne ?

— Rien de cassé. Tu as eu de la chance.

La jeune femme saisit la radio tenue par Jérôme et l’examina à la lumière du jour. Les yeux plissés, elle observa les petits os du carpe sans rien détecter d’anormal. Entorse, écrasement, pas de fracture. Oui, j’ai eu du bol sur ce coup-là.

— Montre-moi.

Iris sortit avec précaution sa main de l’eau puis la tendit à Jérôme qui avait approché l’une des chaises pour s’installer à ses côtés. Avec la douceur qui le caractérisait, il essuya sa peau trempée et récupéra un rouleau de strap de sa poche. Il avait tout prévu. Tant mieux. Le bureau de la chirurgienne tenait plus d’une bibliothèque croisée avec une salle de repos que d’une pièce de soins. La jeune femme le regarda faire un instant. La bande blanche jurait affreusement contre sa peau brune. Elle détourna les yeux, fixant le plafond. Sa main libre vint jouer sur son visage, frottant ses paupières avant de remonter faire un tour dans sa tignasse. Ses cheveux crépus s’emmêlèrent autour de ses doigts, comme toujours dès qu’ils dépassaient les deux centimètres. Il va falloir que je redemande à Mia de me les couper.

— Pas trop serré ?

La voix de son collègue la ramena au présent. Le strapping comprimait son poignet, accentuant la désagréable pulsation. Pourtant, son maintien léger avait le mérite de lui éviter les pointes de douleur qui flambaient au moindre mouvement.

— C’est parfait, merci.

Iris plaça son avant-bras sur ses genoux, sous le regard préoccupé de Jérôme.

— Tu ne vas pas pouvoir opérer comme ça.

— Non. Tu sais si Marc est dans son bureau ?

— Il est là. Rentre chez toi, tu en as assez fait. Je le ferai prévenir.

La chirurgienne lâcha un soupir fatigué, mais se remit debout avec détermination.

— Je dois lui parler de toute façon. Je n’en ai pas pour longtemps. Et toi aussi tu as fini ta journée… nuit… enfin bref. T’es sûrement autant claqué que moi.

— Ça ira pour rentrer ?

La jeune femme laissa échapper un rire face à l’inquiétude de son collègue. Elle écarta la considération d’un geste de main.

— Ça ne va pas m’empêcher de marcher ! Et je n’ai pas besoin d’un effrayant garde du corps.

— Idiote ! Allez, bonne nuit.

Jérôme l’embrassa sur la joue et tourna les talons. Iris le suivit de loin puis s’immobilisa devant l’ascenseur alors que l’infirmier s’engouffrait dans les escaliers. Trois étages, mais elle n’avait pas le courage de les monter à pied. La porte s’ouvrit avec le petit bip habituel et Iris enfonça le bouton du neuvième. Elle jeta un coup d’œil au miroir piqueté de rouille. Une blouse blanche un peu défraîchie recouvrait le pyjama de bloc qu’elle n’avait pas pris la peine de changer après son intervention. Avec la bande à son poignet, elle avait le même aspect que l’hôpital : fatiguée et rafistolée. La pensée la fit sourire, tandis que le battant se rouvrait sur un corridor sombre au lino grisâtre complété d’un papier peint à demi décollé. Marc avait son bureau tout en haut du bâtiment, perdu au niveau des archives, à l’écart de toute activité de soin. Une zone qui avait encore moins besoin que les autres d’être présentable.

Elle remonta le couloir et toqua à la porte, puis attendit patiemment que son boss overbooké lui autorise l’entrée. Quelques instants plus tard, elle se laissa tomber sur une chaise face à un imposant bureau de bois massif. Comme toujours, la pièce était plongée dans la pénombre, l’unique fenêtre occultée par un épais rideau marron. Au moins, il n’avait pas encore fermé le volet roulant qui assurait une obscurité totale. Les yeux de Marc passèrent sur elle sans s’y arrêter. Iris ne s’en offusqua pas, habituée à voir le quadra perdu dans les limbes du dark web.

L’implantation d’une puce neurale avait beau être réservée aux Hauts-citoyens, cela n’empêchait pas de croiser régulièrement ces regards absents dans les rues. Tout ce qui existe se monnaye. Un adage aussi vrai dans leur secteur de misère que partout ailleurs, même si les connectés évitaient le réseau officiel par crainte d’être repérés et arrêtés pour usage frauduleux d’une technologie prohibée.

Enfin, le regard de Marc se focalisa sur elle, ou plutôt sur son poignet bandé. Il fronça les sourcils avec un temps de retard.

— Que s’est-il passé ?

— Un accident qui aurait pu être banal si ce n’était pas le cinquième en trois semaines. Il nous faut un nouveau mécanicien, Marc.

Déjà, les yeux de son patron avaient regagné leur fixité dérangeante. Elle grimaça, consciente qu’il était en train de visionner la vidéo de l’incident. Ce n’était pas pour rien que cet hosto était truffé de caméras. Retenant un soupir, elle profita que l’homme ne lui prêtait pas attention pour l’examiner, passant outre cet air lointain qui l’avait longtemps mise mal à l’aise. Le manque de lumière de la pièce ne camouflait qu’en partie les cernes sombres ourlant les yeux bleu pâle de son patron et la crispation de sa bouche.

— Tu peux opérer ?

La question tira Iris de sa réflexion.

— Non. Trop dangereux. Tu sais que j’ai besoin de toute ma dextérité pour ce type d’interventions.

— Combien de temps ?

Iris se mordilla la lèvre, évaluant mentalement sa douleur et les lésions évidentes.

— Difficile à dire, une semaine au moins. Je peux continuer à assurer les consultations.

— Non. Si tu ne peux pas opérer, reste chez toi. J’ai assez de médecins pour le reste.

Une onde glacée parcourut Iris à ces mots. Elle prit une inspiration et répondit d’une voix aussi ferme que possible.

— Marc. Tu sais que je ne peux pas me permettre une semaine sans boulot. Je…

Son boss la coupa d’un geste.

— Tu feras le double d’heures le mois prochain, comme ça je ne toucherai pas à ta paye. Je te connais. Si tu viens, tu vas forcer. C’est en salle d’op que j’ai besoin de toi.

Iris retint une grimace de frustration et s’adossa à sa chaise. Elle allait déguster pour rattraper ses heures, mais elle ne pouvait pas se permettre de perdre cet argent.

— Je peux servir à autre chose, tu sais.

— Si tu n’es pas contente, fais-toi implanter.

— T’es con !

Un léger sourire étira les lèvres de Marc, la détendant par la même occasion. Elle lâcha un soupir, puis se força à revenir à un sujet plus sérieux.

— Ça ne résout pas le problème de base. Tu dois retrouver un méca-prothésiste. Ça urge, Marc ! Mon boulot ne sert à rien si on n’a personne pour régler la mécanique derrière !

— On a Richard.

La jeune femme leva les yeux au ciel.

— Richard est le meilleur chineur que je connaisse. Mais comme mécanicien, il ne vaut pas un clou ! Ce n’est pas un truc qui s’improvise et aucun de nous n’est capable de le faire correctement. Encore un mois à ce régime et tu fous en l’air toute notre réputation. Je ne plaisante pas !

Un pli contrarié déforma la bouche de l’homme. Pourquoi est-ce que tu fais traîner comme ça ? Tant de négligence ne te ressemble pas ! Il hocha lentement la tête. Iris nota qu’il paraissait presque aussi épuisé qu’elle. Bien trop pour un début de journée.

— Très bien. Je m’en occupe. Où en es-tu de ton service ?

— J’ai terminé.

— Parfait, rentre chez toi. Je ne veux pas te revoir tant que tu n’es pas capable d’opérer.

Iris grimaça, mais le regard de son chef perdait déjà sa focalisation. Un signe qui ne trompait pas.

***

Fer à souder dans une main, fine tige d’étain dans l’autre, Aurore plissait les yeux alors que le dépôt argenté se formait autour du cylindre mécanique dans une envolée d’étincelles. Les hautes fenêtres poussiéreuses au-dessus de son établi apportaient juste assez de lumière pour ce genre d’exercice de semi-précision. La jonction terminée, elle reposa ses instruments sur le plan de travail encombré. Elle s’étira et releva la visière de protection. Sa langue quitta sa place attitrée dès qu’elle modelait le métal, à savoir entre ses lèvres. Une mimique moquée par son père, année après année, et dont elle n’avait jamais réussi à se débarrasser. C’était bien trop vite devenu une blague entre eux.

Avec un soupir, Aurore se passa l’avant-bras sur le visage. Le vieux lui manquait. Son sourire discret, ses cris qui résonnaient jour et nuit par-dessus le boucan de l’atelier. À tout moment, elle dressait l’oreille, dans l’attente d’une de ses imprécations sonores. Rien… depuis sa mort, tout était trop calme. Presque quatre mois déjà… Eli avait tenté de le remplacer, et s’y essayait encore, de temps en temps. Seulement il n’avait pas l’autorité naturelle de son ancien maître.

— Hé, qu’est-ce que tu fabriques, beauté ?

Aurore ne chercha pas à retenir une grimace lorsque Greg se pencha sur son travail, collant sa grande carcasse dans son dos sans lui laisser d’échappatoire. Elle se figea, tendue comme une courroie. Si elle s’approchait de la planche de bois instable qui lui servait d’établi, Greg suivrait, rendant la position d’autant plus inconfortable. Manque de bol, Eli n’appréciait pas qu’elle amoche « ses gars » pour des broutilles.

— À ton avis, trou du cul ?

— On se la pète encore sur une prothèse high-tech ? Comme si y avait un péquenaud dans le coin assez thunné pour se faire implanter ça !

Le jeune homme saisit le cylindre… qu’il relâcha avec un grand cri. Un rictus outré aux lèvres, Aurore rattrapa au vol l’ébauche de bras métallique. Greg recula d’un pas, sa main brûlée serrée contre sa poitrine.

— Pourquoi tu m’as pas dit que c’était chaud ? J’me suis trop cramé !

Le fer à souder était pas assez visible, peut-être ?

— T’as qu’à pas venir te mêler de mes affaires. T’avais pas un transpal à remonter ?

Greg lâcha un marmonnement pathétique, sa paume marquée d’une belle trace écarlate. Aurore leva les yeux au plafond avec une exaspération qu’elle espérait bien claire. Que ce crétin ne croit pas qu’elle allait perdre son temps à le materner, en plus de ça !

— Va la passer sous l’eau au lieu de geindre ! Pis termine ton boulot. J’ai pas envie d’entendre Eli gueuler pendant deux heures.

— J’peux pas ! T’as vu ma main ?

Aurore secoua la tête avant de s’emparer à nouveau du fer à souder. Pas si con que ça, Greg s’éclipsa sans insister, retournant vers les énormes machines qui occupaient le centre du grand hangar et sur lesquelles il passait la plupart de ses journées. Lorsqu’il avait besoin d’un établi, il empruntait celui d’Eli. Le seul d’eux quatre à supporter qu’un autre fourre son nez dans son espace de travail.

Lorsque les râleries se furent assez éloignées, Aurore reposa son arme improvisée et saisit le morceau de prothèse sur lequel elle bossait. Avec précaution, elle fit jouer le piston pour s’assurer que la fixation ne gênait pas le mouvement du biceps artificiel. Un coup d’œil à son plan gribouillé sur un coin de papier lui tira une grimace. Maintenant, il lui fallait trouver une barre assez solide pour soutenir l’avant-bras. Ce qui veut dire que je vais encore passer trois heures à fouiller la décharge, alors qu’il fait déjà une chaleur à crever.

— Hey, la gosse ? Qu’est-ce que tu fous ? T’as un climatiseur à réparer d’ici demain !

Avec un grognement, Aurore se baissa pour récupérer le vieil appareil rangé à ses pieds. Sans cérémonie, elle déposa l’engin dans les mains d’Eli.

— C’est fait.

— T’es sûre qu’il marche ?

— Nan, tu me connais, je vérifie jamais. Bien sûr qu’il marche !

Un mouvement avertit Aurore de la catastrophe à venir. Elle écarta son travail juste avant que l’imposant objet n’atterrisse sans douceur sur la table.

— Parfait, t’as qu’à aller le livrer. Et repars pas sans le pognon cette fois. Hors de question d’être payé en haricots.

— Les haricots, ça se mange. Ça aurait pu être pire.

— Joue pas la maligne, gamine. Oublie pas que c’est moi qui commande. T’es ici parce que je le veux bien.

Une vague de colère monta au visage d’Aurore. Elle se retourna d’un bloc vers Eli, les poings posés sur les hanches.

— J’suis ici parce que je suis le meilleur de tes gars, alors reboote tes connexions ! Si je me barre, ton atelier, il coule. Parce que tu peux faire ce que tu veux, tu seras jamais mon père ! Alors que tu me donnes des ordres, à la limite, mais tes menaces à la con tu peux te les garder pour toi !

Une lueur incertaine passa sur les traits d’Eli, Aurore l’ignora. Elle arracha ses épais gants de cuir et son masque de protection qu’elle accrocha d’un geste rageur au clou. Puis elle attrapa le climatiseur et quitta le bâtiment à pas furieux. Antoine ne leva même pas la tête, penché sur la planche à tréteaux qu’il installait dehors à chaque minute de soleil, histoire de profiter de la lumière extérieure.

Elle évita la grande artère qui courait derrière le squat jouxtant l’atelier, préférant passer par le quartier néo-formé des artisans. Des bruits variés résonnaient dans le terrain délimité par les hauts murs des immeubles voisins. Les coups de marteau et les hurlements des scies se mêlaient aux chants plus discrets des outils manuels : ciseaux à bois, tournevis, fer à souder… Certains provenaient de petites constructions en taules, d’autres de simples barnums rapiécés. Une seule constante : les panneaux solaires installés sur toutes les surfaces disponibles. Sa commande bien calée sous son bras, elle traversa les lieux sans saluer quiconque.

— Hey, la môme ! Tu t’es encore grippé le moteur avec Eli ?

Aurore leva son majeur sans se retourner, récompensée par le rire délié du vieux Tristan, spécialisé dans tout ce qui avait des roues. L’un des rares à être installé dans un véritable bâtiment en dur. Ici, les plus anciens étaient les mieux lotis. Son père lui racontait souvent comment ils avaient pris possession des installations entourant le terrain vague et s’étaient organisés pour les défendre contre les premiers gangs. Les suivants avaient monté des abris de bric et de broc jusqu’à former un réseau de bicoques branlantes séparées par des chemins de terre mêlée de caillasses, renforçant la petite communauté. Puis ils avaient passé un accord de non-agression avec le gang local. Depuis, le quartier était l’un des plus sûrs du coin.

Elle atteignit l’autre extrémité de la cour et s’engouffra dans une venelle étroite pour rejoindre les rues. Maintenant, les choses sérieuses commençaient. D’un geste doux, elle caressa la lourde clef à molette qui ne quittait jamais la ceinture de sa salopette de travail. Sa meilleure arme lorsqu’elle s’enfonçait dans le dédale animé de la ville. Après une inspiration, elle s’engagea dans l’avenue encombrée de passants. Une sirène résonna soudain derrière elle, signalant le passage d’un convoi de blindés. Les habitants s’écartèrent sans un mot, afin de laisser la place aux véhicules automatisés qui transportaient nourriture et matériel depuis les usines vers le Haut-Paris.

Aurore en profita pour s’éclipser dans une petite rue et reprit son chemin sans prêter attention aux corps décharnés étendus là. Elle plissa les narines face à l’odeur qui affirmait qu’au moins l’un d’eux avait calanché puis accéléra le pas. Elle ne pouvait rien faire. L’équarrissage finirait par le ramasser, emportant sans doute au passage quelques mourants supplémentaires. Trop d’habitants, pas assez de vivres. Les terres cultivables appartenaient aux riches. Ils gardaient tout pour eux. Aux miséreux, il ne restait qu’une ration de céréales bon marché et ce qu’ils arrivaient à faire pousser au milieu du béton.

Quelques jours à attendre…

Rendez-vous vendredi 29 mars 2019 à minuit et une minute, comme d’habitude. Bon courage pour l’attente !

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Une réponse “Extrait de « Nuits Blanches » d’Ophélie Hervet”

  1. Wow! Depuis le temps que je l’attendais celui-là, je dois dire que cet extrait donne encore plus envie. Il sera mon prochain achat dès que j’aurais fini ma lecture en cours!

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