Histoire Saphique Gratuite : La suite de « Dans le 1000 »

Histoire Saphique Gratuite : La suite de « Dans le 1000 »

Après vous avoir offert le 1er chapitre de Dans le 1000, une histoire saphique gratuite,  à l’occasion de nos 1000 fans sur la page facebook de Reines de Coeur, nous avons eu envie de vous proposer la suite à l’occasion de la Saint-Valentin. Notre petit cadeau de nous à vous 😉.

En attendant pour celles qui voudraient découvrir ou relire le 1er Chapitre avant de se lancer dans cette suite, c’est par ici :  « Dans le 1000 » débutée quand nous avons eu 1000 j’aime sur notre page Facebook

Chapitre 2 :

Diane souffla bruyamment en retirant ses lunettes. Elle ferma les yeux puis massa doucement ses paupières afin de contraindre le mal de tête qui pointait à la laisser tranquille. Encore quelques heures d’attention maximum et elle aurait terminé pour aujourd’hui. Il lui fallait juste tenir un tout petit peu plus. Essayant de gagner du temps sur l’épuisement, elle abandonna son écran et focalisa son regard au loin, à travers la fenêtre de son bureau. Le ciel gris n’avait rien de particulièrement exceptionnel. La jeune éditrice se força à se lever quelques minutes dans le but de décontracter les muscles de son dos et étirer sa longue carcasse. Elle tendit ses bras au-dessus de sa tête en grimaçant. Ouille. En plus de la fatigue, elle commençait véritablement à avoir mal partout. Clairement, c’était très désagréable. Peu rassurée par la raideur de son cou, Diane fit basculer son crâne de droite à gauche, lentement. Les craquements ne la réconfortèrent absolument pas. Pas du tout.

Les recommandations de Guillaume s’imposèrent alors à son esprit. Tu devrais te mettre au yoga. Avait-elle vraiment une tête à prendre des cours de yoga ? En même temps existait-il un profil type de personnes faisant du yoga ? Si c’était le cas, son frère en faisait partie. Cet homme lui semblait parfois détestable tant il apparaissait équilibré. Il faisait du jogging et du yoga, avait récemment débuté la méditation. Bref, il avait une vie bien plus harmonieuse que la sienne. Était-elle jalouse ? Non ! Absolument pas. OK, peut-être un peu. Ça va, totalement ! Mais comment ne pas en vouloir à un homme qui donnait le sentiment de réussir tout ce qu’il entreprenait ? Heureusement, elle connaissait son petit côté fou et savait qu’il n’avait pas changé, il tentait juste de concilier au mieux sa vie professionnelle et sa vie privée. De son côté, elle n’avait pas de vie privée. Au moins, elle gagnait du temps en se concentrant uniquement sur son job ! Enfin elle essayait de s’en convaincre depuis le lancement de son entreprise.

L’image d’Alice s’imposa alors à son esprit. Elle revit le sourire éblouissant et les yeux captivants de la jeune femme. Son cerveau donnait l’impression de parfaitement se souvenir de la graphiste qui avait fait battre son cœur. Diane avait oublié combien le sentiment de totale compréhension et de confiance étaient grisants. Leur courte rencontre avait bouleversé son univers avec une facilité déconcertante. Durant quelques heures, elle avait eu la sensation d’être juste là, à ses côtés, à la découvrir, à rire de ses plaisanteries, à échanger sur tout et rien. Au final, elle s’était sentie terriblement vivante. Son corps et son esprit étaient tournés uniquement vers Alice, rien d’autre n’existait. Il n’y avait plus ni passé ni présent, seulement cette femme qu’elle apprenait à connaître.

Aussi belle ait été la perception, Diane avait pris peur. Enfin, pas vraiment. En réalité, elle s’était contentée de ne rien faire. Une fois leur collaboration achevée, elle n’avait pas cherché à aller plus loin et à la revoir. Durant des jours, elle avait énuméré les multiples raisons pour lesquelles la recontacter était une mauvaise idée. De la facile et basique « Elle est forcément en couple » au plus cruel « Ce n’est pas parce qu’elle est lesbienne qu’elle va s’intéresser à toi » en passant par l’évident « Tu ne lui plais pas, sinon elle aurait cherché à te revoir ».

Pour se convaincre d’avoir fait le bon choix, Diane se rappela tout le travail qui l’attendait. La semaine était chargée, car elle devait envoyer un roman chez l’imprimeur. Entre la demande de devis, la validation du bon à tirer, la mise en page de la couverture et les autres points indispensables, l’éditrice n’avait pas une minute à elle. Diane ne pouvait se soucier de sa vie privée, elle n’avait pas de place pour une vie privée.

Toujours debout, la jeune femme s’empara de son téléphone et envoya un court message à Guillaume. Si elle ne pouvait pas revoir Alice, elle pouvait au moins s’accorder un déjeuner de pause pour profiter de son frère. Parler avec lui de ses difficultés et de ses problèmes professionnels avait le don de l’apaiser. Il avait cette capacité d’écoute et d’aide qui lui étaient précieuses. Comme quoi, leurs parents avaient bien fait de lui financer ces études en gestion d’entreprise. Sa vision, hors du cadre permettait des fois à Diane de repenser son organisation afin qu’elle soit plus efficiente. Et puis mince, elle avait besoin de se plaindre, de souffler et de l’entendre confier ses propres galères !

Quelques minutes plus tard, la réponse de Guillaume arriva. Il se faisait visiblement une joie de la retrouver le lendemain midi dans un petit restaurant japonais. Rassérénée par cette idée, Diane se réinstalla derrière son écran d’ordinateur et se remit au travail.

***

Presque en apnée, Alice dévorait l’histoire qu’elle avait chargée deux jours plus tôt sur sa liseuse. Une militaire blessée était aux prises avec des extra-terrestres qui voulaient sa peau. Après la destruction de son vaisseau, elle tentait de leur échapper sur une planète inhospitalière où elle était prisonnière.

— Salut Alice.

— Hum… Attends…

— Heu… Ça va ?

— Oui, déclara-t-elle en levant finalement les yeux de son appareil après avoir terminé sa phrase. Lexie est juste poursuivie par des extra-terrestres qui veulent la liquider et ils se rapprochent. Je ne sais pas comment elle va faire pour s’en sortir, maintenant qu’elle n’a plus ni munition ni vaisseau, ses chances de survie sont faibles.

— Houlà, tu es à fond ! s’amusa Guillaume en tirant une chaise pour s’asseoir à côté d’elle.

— Oui. Je t’avoue que je me surprends moi-même. Je ne suis pas une lectrice de SF, normalement. Les vaisseaux spatiaux, les aliens, les planètes inconnues, ça ne me parle pas. Mais là, cette histoire est juste captivante. J’ai besoin de savoir si Lexie va s’en sortir. Elle est seule contre tous.

— C’est un succès récent ? J’avoue, je ne suis pas calé en ce qui concerne les romans actuels ? Quel est le titre ? S’il est si bien, je pourrais le lire.

— Heu…

Soudain, le rouge monta aux joues d’Alice. La prenant de court, les questions la surprirent. Mal à l’aise, elle mordilla sa lèvre inférieure, se demandant comment amener les choses. Elle n’avait pas prévu de poursuivre sa lecture durant sa pause repas de midi. Le livre accaparait cependant toute son attention et elle était restée insatisfaite le matin même, en sortant du tram pour arriver au bureau. Il lui fallait savoir la suite de manière urgente. Sauf que ce besoin avait des conséquences étranges. En l’occurrence, se retrouver face à son patron et parler littérature.

— Je ne suis pas sûre… que ce soit le genre de lecture… Enfin pour toi… Heu…

Curieux, Guillaume l’observa en fronçant les sourcils. Comme il en avait l’habitude, il se tut, attendant la fin des bégaiements de son interlocutrice. Alice détestait par-dessus tout quand il agissait de la sorte. Pourquoi ne s’empressait-il pas de parler afin de combler les blancs ? Généralement, la plupart des gens meublaient. Seulement lui faisait exception à la règle ce qui augmentait à chaque fois sa nervosité.

— C’est-à-dire… Pfff… C’est un livre lesbien, finit-elle par lâcher du bout des lèvres.

— Ah. Quoi ? demanda-t-il soudain en percutant. De quelle maison d’édition ? Je dois dire à ma sœur qu’elle a un concurrent sur le même créneau ! En plus, c’est un concurrent solide si tu es aussi accroché. Ça va lui faire sacrément du mal.

— Heu… Non… Je veux dire… hésita Alice qui s’énervait contre son incapacité à aligner correctement trois phrases. C’est pas une autre maison d’édition. Le livre est publié par ta sœur.

— Ouf. Je suis rassuré pour elle. Désolé d’avoir réagi en mode boss. J’ai un côté un peu trop protecteur avec Diane même si elle n’en a pas besoin. Elle a pris des risques en se lançant et quelque part j’aimerai éviter qu’elle plante deux boîtes comme j’ai fait avant de trouver le bon business model.

L’aveu surprit Alice. Elle connaissait Guillaume depuis de longues années maintenant. Après tout, il l’avait débauché de son ancienne entreprise dans le but qu’elle rejoigne son groupe. Il avait été le premier à lui faire réellement confiance, lui offrant la possibilité d’aller au-delà du graphisme pur. Grâce à lui, elle testait parfois différentes approches ou étudiait les impacts d’un visuel plutôt qu’un autre. Loin d’être évincée de l’équipe aux moments de ces analyses de données, elle participait aux réunions avançant des hypothèses des réponses et proposant quelques fois des changements efficaces. Cette confession était une première et la surprenait véritablement.

— Tu veilles sur elle ?

— On peut dire ça, si tu veux, oui. Disons que Diane est une rêveuse. C’est une gentille, pas un pitbull comme moi. Elle ne connaît rien à la vente, à la gestion d’une société, à la comptabilité. J’ai toujours été admiratif et un peu jaloux de son imagination. Je suis un mec très basique, terre à terre. Elle a cette capacité à s’évader que je lui envie. Des fois, elle est physiquement là, mais tu sens son esprit ailleurs, loin. Quand on était enfant, elle inventait nos jeux, les histoires. Même si j’étais plus vieux, je la suivais parce qu’elle ne s’arrêtait jamais d’imaginer des méchants, des épreuves, des trucs à faire.

— C’est mignon, sourit Alice en observant son patron se remémorer le passé.

— Oui, sauf que ça a aussi un mauvais côté. Toutes les corvées administratives inhérentes au fait de créer une entreprise, elle ne les maîtrise pas. J’ai dû lui expliquer le rationnel du choix des prix des livres en calculant ses coûts, les bénéfices à faire… Pareil concernant les règles du marché. Elle n’avait aucune vision de comment vendre.

— Elle a de la chance de t’avoir, ton expérience a vraiment dû l’aider.

— Tu rigoles ! On a eu notre pire dispute à ce moment-là. Elle m’a accusé de la dépouiller de son projet et d’être générateur de stress. Elle m’a fait la gueule un moment. J’avoue, j’ai certainement été trop loin. C’est une petite entreprise, sur un marché de niche. J’avais peut-être pas besoin de faire une analyse prédictive à l’international…

À ces mots, Alice ne put se retenir et éclata de rire. Elle imagina Guillaume effectuer un rapport complet assorti d’une présentation avec graphiques de toutes les formes et de toutes les couleurs puis le soumettre à sa sœur perdue et énervée.

— Ne te moque pas. Franchement, depuis j’essaie de l’écouter et je me concentre sur le contenu plutôt que les moyens. En tout cas, elle fait du bon boulot si elle t’a eu avec une de ses histoires.

Le rouge revint aux joues d’Alice. Elle avait honte de confesser combien de livres elle avait lus depuis sa rencontre avec Diane. Avoir acheté les trois-quarts du catalogue en si peu de temps et dévoré quasi tous les romans n’était pas une réelle fierté. Parfois, cette vérité lui donnait l’impression d’être un peu excessive. L’avouer à son patron alors qu’il s’agissait du travail de sa petite sœur rendait le tout encore pire.

— J’aime beaucoup ce qu’elle édite. Je ne sais pas comment dire. Il y a une sorte de voix globale qui se dégage et dans laquelle je me retrouve. Même s’il y a de nombreuses autrices très différentes les unes des autres dans leurs histoires ou leurs styles, les valeurs sont les mêmes, le ressenti également. Honnêtement, je me suis surprise à aimer ces bouquins. C’est étrange, c’est comme si je ne savais pas que ça me manquait avant, mais maintenant je serais incapable de revenir en arrière. En le disant, je me rends compte combien c’est bizarre.

Amusé par la déclaration, il rigola à son tour. Alice sentit son estomac se nouer en remarquant pour la première fois les similitudes entre le frère et la sœur. Ses mains devinrent moites et elle hésita à poser la question qui lui brûlait les lèvres depuis tout à l’heure. Pouvait-elle se le permettre ? Avait-elle le droit de franchir cette ligne entre vie professionnelle et vie privée ? Le rire clair et enivrant de Diane émergea à ses oreilles dans un effet mémoriel étrange. L’image de l’éditrice s’imposa bientôt à elle, la forçant à oser.

Elle n’imaginait pas cette sensation possible. Une personne inconnue lui manquait. La connexion établie avec la jeune femme avait laissé une empreinte. Le temps semblait incapable d’effacer cette trace indélébile sur son cœur. Le plus étonnant était de penser à Diane à d’étranges et incongrus moments de la journée en se demandant si elle aimerait telle ou telle chose. L’envie de la connaître, de partager ses découvertes, ses désirs la brûlaient parfois. Était-ce ce qu’on appelait avoir quelqu’un dans la peau ?

— Au fait, ta sœur va bien ? On ne s’est pas reparlé depuis sa campagne pour les 1000 abonnés Facebook.

— Je sais pas, on ne s’est pas revus depuis non plus. Mais on mange ensemble dans moins d’une heure.

Il allait poursuivre quand il fut interrompu par la sonnerie de son téléphone portable. Guillaume jeta un coup d’œil au nom qui s’afficha et s’excusa auprès d’Alice. Il décrocha et prit rapidement la direction de son bureau. Alice poussa un soupir déçu. Elle n’en saurait pas plus. Arrête, s’exhorta-t-elle. Cette femme ne s’intéresse pas à toi. Tu lui as envoyé une facture sur laquelle figure ton identité et tes coordonnées. Elle avait mille fois l’occasion de t’appeler ou de t’écrire un message. Elle ne l’a pas fait. Elle n’a pas envie de plus. Stop ! Alice croqua dans son sandwich et se remit à lire les aventures de Cap. Heureusement, quand ta vie privée est un désert, il te reste la littérature et la possibilité de vivre de belles histoires par procuration, s’encouragea-t-elle.

***

— Alors frangine, qu’est-ce que tu me racontes de beau ? demanda Guillaume en déposant une bise sur chaque joue de sa cadette.

— Pas grand-chose. J’ai pas mal de boulot en ce moment. Le roman d’une nouvelle autrice va bientôt sortir et je viens d’achever le rush de l’impression, rétorqua Diane en poussant la porte du petit restaurant devant lequel elle l’attendait jusqu’à présent.

— Génial ! Super nouvelle. C’est une romance ?

— Tout à fait ! Des fois, je me dis que je devrais éditer uniquement des romances. Ça marche vachement plus que quand je sors un peu des sentiers battus.

— C’est le propre des visionnaires ça, se prendre des claques.

— Oui, enfin je ne suis pas une visionnaire. Je publie des histoires que j’aime et qui me touchent. Avec cette envie de proposer ce qui m’a manqué pendant mon adolescence comme de la science-fiction et du fantastique.

— Ça t’a manqué ? Mais tu étais toujours en train de lire ? rétorqua son aîné avec un grand sourire.

— Les lesbiennes et bisexuelles m’ont manqué dans ces romans. C’était des mecs, des mecs et des nanas qui font tapisserie.

Guillaume éclata de rire à cette déclaration. Son hilarité vraie, profonde était contagieuse. Gagnée par sa bonhomie, sa sœur le rejoignit aussitôt.

— Des fois, je me demande comment tu peux rendre drôle quelque chose d’aussi important pour toi que la représentation, lâcha finalement l’homme entre deux hoquets.

— Il vaut mieux le prendre avec humour. Et puis c’est la vérité, en plus. Elle est juste formulée de manière un poil décalée, sinon, c’est tout de suite grave.

— Je te crois. J’avoue, je ne m’y connais pas trop dans le domaine. Comment tu dis déjà ? Je suis un homme blanc hétéro. Je ne capte rien aux discriminations.

— Oui, mais au moins tu as conscience de tes lacunes, s’amusa-t-elle en lui donnant un coup de poing sur l’épaule.

— Si tu le dis. Tiens, à propos de représentation. J’ai discuté quelques minutes avec Alice juste avant de venir. Elle était en train de lire un roman de science-fiction que tu as publié. Elle était à fond, comme quoi tu vois, ça plaît à certaines personnes.

Diane eut le souffle coupé à la mention d’Alice. Dire qu’elle n’avait pas songé à la jeune femme depuis la veille aurait été un mensonge. Un énorme mensonge. Après tout, Guillaume avait choisi un restaurant japonais. Comment aurait-elle fait pour ne pas penser à Alice ? Leur rejet commun du poisson cru avait amené un tel fou rire lors de leur première soirée qu’elle ne pouvait l’oublier. L’heureux souvenir serra son ventre de bien-être et d’appréhension en même temps. Voulait-elle vraiment parler d’Alice avec son frère. Son aîné qui ignorait tout de ses sentiments concernant la jeune femme qu’elle n’allait certainement jamais revoir ?

Protégée par sa meilleure poker face, Diane reprit le cours de la discussion.

— Oh, Alice. Comment va-t-elle ? J’avoue ne pas avoir de nouvelles depuis que j’ai mis en ligne son visuel accompagnant ma petite histoire.

— C’est marrant, elle m’a dit exactement la même chose. Elle m’a demandé de tes nouvelles en me précisant que vous n’aviez pas gardé contact.

— C’est très sympa de sa part et je suis contente si elle apprécie les romans que j’édite.

Le serveur débarqua à cet instant et sauva Diane du regard interrogateur de Guillaume. Si elle refusait de continuer sur ce chemin glissant, lui n’avait pas l’air de comprendre son malaise. Heureusement, cette arrivée clôtura le sujet. Guillaume qui n’avait pas pris le temps d’examiner la carte, l’ouvrit rapidement et la scruta à toute vitesse. Il passa en revue ses différentes options et choisit finalement un menu classique à base de sushi. Diane ne put retenir sa grimace de dégoût et commanda, de son côté, des brochettes. Vraiment elle n’arrivait pas à se faire à cette idée de poisson cru.

La présence du serveur fut la distraction parfaite. Elle permit à Diane d’oublier Alice et de reprendre contenance. Il lui était maintenant plus facile de faire abstraction des battements rapides de son cœur à la simple évocation de ce prénom. Ses joues s’étaient légèrement échauffées et elle refusa de boire la moindre goutte d’alcool. Elle allait éviter de virer au rouge tomate. Parce que oui, elle aurait aimé revoir Alice. Oui, elle voulait des nouvelles. Mais quelque part cela signifiait prendre le risque de réaliser le premier pas. Et actuellement, elle ne s’en sentait pas le courage. Était-elle célibataire depuis trop longtemps ? Avait-elle trop souffert lors de sa précédente relation ?

Lorsque Guillaume recommença la conversation, il ne perçut pas le trouble de la jeune femme. Heureuse de changer de sujet, Diane répondit aussitôt à sa question concernant sa comptabilité. Elle faisait face à quelques désagréments de ce côté-là. Son contact dans le gros cabinet avec lequel elle travaillait, lui avait récemment annoncé une refonte complète de l’entreprise. Souhaitant se recentrer sur les professionnels médicaux et paramédicaux, les dirigeants mettaient un terme à leur collaboration. Ils avaient trouvé un confrère chargé de prendre le relais de sa comptabilité, mais quand même. Elle se faisait virer par son comptable !

Guillaume l’écouta se plaindre des spécificités de la TVA dans son cas précis. Après avoir noté ses doutes et ses craintes, il lui proposa de rencontrer son propre comptable si cela pouvait la rassurer. Il insista cependant sur le fait que ce dernier était habitué à des sociétés de taille moyenne avec des chiffres d’affaires bien supérieurs. Tous les deux ne jouaient pas dans la même cour.

L’heure de la pause fila, tant ils discutaient de tout et de rien. Ils parlèrent de leurs parents, du boulot et abordèrent les sorties ciné au moment où ils terminaient leurs desserts. Guillaume fit un geste au serveur afin d’avoir la note et Diane ne résista pas plus longtemps. Elle avait hésité tout le long du repas et mourrait d’envie d’en savoir davantage. Curieuse et impatiente, la jeune femme demanda :

— Au fait, tu disais qu’Alice appréciait le roman de SF publié par ma maison d’édition ?

À peine avait-elle prononcé ces paroles qu’elle se maudit intérieurement. La question tombait comme un cheveu sur la soupe, Guillaume allait se douter de quelque chose. Elle avait vraiment l’air trop intéressée ! Ça valait bien la peine de répéter cette fichue phrase une centaine de fois pour la cracher ainsi, sans préambule. Piquant un fard, elle baissa soudain la tête faussement captivée par les miettes de sa tarte aux pommes. Diane tentait de reprendre contenance sans réel succès. Elle avait l’impression d’avoir à nouveau douze ans et de demander des nouvelles de son crush.

— Totalement, elle avait le nez fixé sur sa liseuse et m’a envoyé bouler quand je lui ai parlé. Je crois qu’elle voulait finir sa phrase. Je peux te dire une chose, elle était complètement accro.

— C’est super ! Ce bouquin ne se vend pas aussi bien que les romances. J’espérais le voir rencontrer un succès plus large, mais il persiste visiblement des résistances. Pourtant, l’histoire est absolument géniale. L’autrice a réussi le tour de force de transposer les problèmes actuels dans un autre monde et un angoissant futur.

— Alice adorerait en parler avec toi, j’en suis sûr. Attends, tu pourrais passer ce soir, c’est la crémaillère de la boîte. On fête nos nouveaux locaux. Alice sera là et tous mes employés aussi. Ça sera l’occasion de te présenter au reste de l’équipe. Qu’en penses-tu ? Tu as quelque chose de prévu ? Non ! Même si tu as quelque chose de programmé, annule. Tu ne sors pas assez alors viens ! En plus, j’ai un excellent argument, les boissons seront gratuites.

— C’est-à-dire, hésita Diane surprise par la proposition et l’enthousiasme de son frère.

— Fais un effort, ce sera sympa, rétorqua-t-il dans une sorte de supplication. Si ça peut finir de te convaincre, Marion sera là. Au pire, tu connaîtras deux personnes à part moi parce que je t’avoue que je serai certainement un peu occupé. Tu pourras discuter avec Marion et Alice si jamais tu te sens mal à l’aise. S’il te plaît, viens ce soir.

L’idée d’avoir un prétexte pour revoir Alice s’imposa enfin comme la meilleure des solutions. Des papillons de désir et d’impatience s’installèrent dans l’estomac de Diane. Elle n’aurait pas l’air désespérée. L’excuse était parfaite.

— OK, si tu insistes, lâcha-t-elle en retenant son envie de sauter de joie et la peur panique qui l’accompagnait.

— Génial ! Tu peux passer à partir de 19 h. Tu n’auras même pas à nous aider à tout mettre en place. Tu vois, je suis sympa.

Ils réglèrent chacun leur repas et se donnèrent rendez-vous quelques heures plus tard.

***

Pour une fois, si on lui avait posé la question, Diane aurait reconnu qu’elle était stressée. Tous les signes s’étaient accumulés depuis l’invitation de son frère et malgré sa capacité à être de très mauvaise foi, elle ne pouvait nier l’évidence. Elle était morte de trouille. À son retour chez elle, il lui avait été impossible de se mettre au boulot. Enthousiaste, impatiente, angoissée et anxieuse, l’éditrice avait compris que bosser serait tout simplement irréalisable. Dans un excès de maniaquerie destiné à lui donner le sentiment d’avoir le contrôle et de tout maîtriser, la jeune femme rangea son bureau de fond en comble. Les livres furent réalignés sur les étagères, l’ordinateur nettoyé de l’écran au clavier, son plan de travail entièrement dépoussiéré. Bref, rien ne résista à son besoin d’ordre.

Ensuite, elle se précipita dans sa chambre dans le but de dégoter la tenue idéale et notamment ce super jeans qui mettait ses fesses en valeur. Il lui fallut un peu plus d’une heure et le contenu de son armoire n’y survécut pas. Les pantalons, t-shirts, vestes et autres accessoires gisaient comme de vulgaires cadavres sur son lit quand elle décida de faire une boule de l’ensemble et de tout bourrer à nouveau dans son dressing. Il y avait des priorités dans la vie et son placard n’en était pas une. Sa famille était toujours impressionnée de voir combien elle pouvait être bordélique avec ses vêtements et pas du tout avec son métier.

Dans le but de se préparer, Diane passa le reste du temps dans sa salle de bain. Personne ne peut comprendre ce besoin à moins de s’être déjà trouvé dans la même situation. Celle de l’insupportable attente couplée au désir de charmer sans séduire, agrémentée d’une envie de plus exempte du moindre risque. Ses souhaits étaient incompatibles au plus haut point. Diane en avait parfaitement conscience. Son esprit s’embrouillait et elle avait l’impression de perdre la tête. Lorsqu’elle se considéra prête, il lui restait une grosse demi-heure avant le début de la crémaillère.

Hésitante, la jeune femme décida de réaliser le trajet à pieds. Parfois, prendre le temps de marcher l’aidait à se détendre et à relativiser. Aujourd’hui, ce ne fut bien évidemment pas le cas. Au contraire, son niveau de stress sembla augmenter au fil des minutes et des pas qui l’amenaient vers son objectif. Ne te mets pas la pression, ne te mets pas la pression. Relaxe, relaxe. Tu ne vas pas voir Alice, tu vas juste boire un verre avec ton frère. Tu n’y vas pas pour Alice, tu fais simplement plaisir à ton frangin. Tu ne te mets pas la pression… Les phrases tournaient en boucle dans sa tête et elle avait chaud. Était-ce un effet de la marche ou de la peur ? Elle n’allait quand même pas transpirer avant d’arriver ?

Finalement, sa destination se dessina devant elle. Diane inspira profondément afin de canaliser ses nerfs et songea à faire demi-tour. Pourquoi tu t’imposes ça ? C’est la pire idée du siècle ! Repars, repars ! Et arrête de penser à Alice, merde ! Tu n’es pas là pour elle ! Hésitant sur sa prochaine action, l’éditrice dansait d’un pied sur l’autre en face du bâtiment. Est-ce que j’entre ou est-ce que je fais demi-tour ? Est-ce que je prends le risque de la revoir ? Est-ce que je tente quelque chose ? Est-ce que j’essaie de lui proposer un café ? Est-ce que… La jeune femme n’eut pas le temps d’aller plus loin, car elle fut subitement interrompue.

— Diane ? C’est toi ? Qu’est-ce que tu fais là ?

***

— Diane ? C’est toi ? Qu’est-ce que tu fais là ?

Après avoir prononcé ces paroles, Alice se traita d’idiote. Elle n’avait pas vraiment osé ! Elle n’avait pas vraiment été aussi impolie ! Si, si. C’était fait. Au lieu de lui dire que tu es heureuse de la revoir, tu l’agresses. Bien joué. Ça ne va pas du tout lui donner envie de discuter avec toi et tu l’auras bien mérité ! Magnifique, Alice. Juste magnifique ! Elle tenta de compenser la bêtise de ses paroles par son sourire le plus éblouissant, mais elle n’en revenait toujours pas. Diane était là, sous ses yeux, et elle était absolument sublime. Ses longs cheveux cuivrés ondulaient dans de belles boucles, ses prunelles gris-vert étaient mises en valeur par un maquillage savamment appliqué et ses lèvres… Alice s’obligea à ne pas laisser son regard s’arrêter sur ses fines lèvres roses et brillantes, mais il était trop tard. Leur image était gravée sur sa rétine.

Au moment où elle s’attardait sur le t-shirt rouge illustré de deux personnages de dessin animé en partie dissimulé sous la veste de tailleur, Diane reprit la parole, la forçant à cesser son observation.

— Bonjour, Alice ! Mon frère m’a invité à la crémaillère. Je suis ravie de te voir…

— Oh… C’est… Heu… Génial.

Était-ce de la déception qui pointait dans sa propre voix ? Peut-être songea la graphiste. Elle aurait tant aimé être la raison de cette subite venue. Elle rêvait, son délire devait absolument cesser. Diane n’était pas intéressée, elle non plus. Point final. Pourtant, la jeune femme ne la quittait pas des yeux et semblait la dévorer du regard. C’est ton imagination, arrête, c’est ton imagination ! s’exhorta-t-elle afin de reprendre le contrôle de ses pensées et de son corps.

— Vas-y entre, je t’en prie… Heu… Je… Je reviens d’un rendez-vous client… C’est pour ça… la tenue coincée…

— Tu es superbe… laissa échapper Diane qui se mit soudain à rougir face à ce compliment sincère sorti de nulle part.

Quelques minutes de silence s’installèrent entre les deux jeunes femmes. Alice ne savait comment réagir et Diane se maudissait de son audace.

— Merci, lâcha finalement la graphiste dont les propres joues s’échauffaient sous la remarque. Mais je ne me sens pas très à l’aise dans ce tailleur. Je rêve d’enlever cette veste depuis deux bonnes heures ! s’amusa Alice en retrouvant son naturel.

— Je comprends, concéda son interlocutrice. J’avoue, je déteste ces tenues. Si tu me demandes, rien ne vaut un jeans.

Diane se retourna à ce moment précis et poussa la porte d’entrée du bâtiment. Malgré tous ses efforts pour résister, le regard d’Alice glissa sur sa silhouette et s’arrêta sur ses fesses magnifiquement moulées par le pantalon. Une bouffée de chaleur l’envahit et une vague de désir la surprit. Oh ! Whaou ! Et ça te va extrêmement bien, songea-t-elle en déglutissant difficilement. Relève les yeux ! Relève les yeux ! Relève les yeux ! Relève les yeux ! lui hurlait son esprit. Malheureusement, son corps avait pris le relais et refusa d’obéir. Diane semblait lui parler, seulement le cerveau d’Alice avait cessé de fonctionner. Seules les sensations et envies persistaient. En tête, la soif de caresser ces fesses clignotait dans ses pensées. Soudain, Diane s’arrêta et pivota.

La panique gagna Alice qui força son regard à s’élever pour fixer un point devant elle. Allez ! Allez ! Plus haut ! Plus haut ! Les encouragements n’eurent aucun effet. Elle était trop lente. Il était trop tard. Elle venait d’être prise la main dans le sac et elle vira au rouge pivoine. Contre toute attente, Diane ne fit aucune remarque, se cantonnant à un splendide sourire. Rassurée, Alice soupira, peut-être qu’elle avait été suffisamment rapide. Son honneur était sauf.

— Je disais, c’est quel étage, déjà ? redemanda son interlocutrice avant d’entrer dans l’ascenseur.

— Au quatrième, se contenta de lâcher laconiquement Alice qui ne pouvait pas vraiment plus vu l’état dans lequel elle se trouvait.

La soirée risquait de se transformer en un véritable supplice.

***

Elles discutaient depuis des heures et les autres invités de la crémaillère semblaient inexistants. Le monde leur appartenait. Passées les difficiles premières minutes, leur complicité avait fait son retour en force. Surtout, chacune avait reconnu son attirance pour l’autre. Insensiblement, elles s’étaient rapprochées. Régulièrement, elles se murmuraient des réflexions à l’oreille afin de faire abstraction du brouhaha. Le parfum musqué de Diane n’avait plus de secret pour Alice. De son côté, sous prétexte de cacahuètes à saisir au bout de la table, Diane avait glissé à deux reprises sa main dans le dos de la jeune femme. Le geste lui avait à chaque fois arraché un sourire et un début de chair de poule.

Elles ne flirtaient pas. Du moins, chacune essayait de s’en convaincre. Aucune n’étant prête à faire le premier pas, elles avançaient à tâtons, prêtes à revenir en arrière au moindre doute.

— Qu’est-ce que tu regardes comme ça, chéri ?

— Ma sœur en train de craquer sur ma graphiste. J’hésite entre trouver ça totalement adorable ou succomber de désespoir.

Marion éclata de rire face à la franchise de son mari. Cette capacité à confier ouvertement ce qu’il ressentait l’avait séduite dès les premiers instants de leur relation. Elle avait rencontré peu d’hommes dans sa vie aussi honnêtes quant à leurs sentiments.

— De quoi tu parles ? Fais voir !

— Là-bas, regarde-les. Alice n’arrête pas de se pencher à l’oreille de Diane pour discuter. Sauf qu’il n’y a personne autour d’elles. Elles doivent être dans l’espace le moins bruyant de la pièce. Et Diane a la main dans son dos depuis qu’elle a fait genre, « je dois absolument goûter ces biscuits apéro au bout de la table et j’ai besoin d’un point d’ancrage pour ne pas tomber ». Mais elles sont toutes deux, personne ne mange ces trucs, elle aurait pu demander à Alice de lui approcher.

— C’est trop mignon…

— Je suis passé complètement à côté. Elles m’ont posé des questions l’une sur l’autre, seulement je t’assure que quand j’ai invité ma frangine à la crémaillère, je n’avais pas du tout compris. Là, par contre, il faudrait être aveugle.

— Tu crois qu’elles ont toutes les deux la trouille ?

— Venant de Diane, c’est sûr. Elle a beaucoup souffert de sa rupture, elle doit flipper. Pour Alice, je ne sais pas. On n’a jamais abordé le sujet. Peut-être…

— Les gens sont en train de partir. La fête est bientôt finie, mais elles ne donnent pas l’impression d’être prêtes à se séparer, déclara son épouse en s’appuyant contre lui.

— J’ai surtout peur que si on les laisse faire, elles ne se revoient jamais, avoua Guillaume qui glissa sa main dans le dos de Marion pour la rapprocher encore.

— Tu ne veux quand même pas intervenir !

— Tu as une meilleure idée ? interrogea-t-il avec un sourire sincère et bienveillant. Je suis preneur.

Tout en observant les deux femmes rire à gorge déployée, Marion pinça les lèvres, perdue en pleine réflexion. Leur démarche ne devait pas être flagrante. Il fallait la jouer fine.

— Quel est ton plan ? demanda-t-elle conquise.

— Je n’ai pas de plan. Il nous faut un plan !

— Nous ? questionna-t-elle en fronçant les sourcils, surprise.

— Tu vas m’aider.

— OK… Il faut trouver un moyen de les forcer à se revoir, mais discrètement. On pourrait leur filer nos gosses à garder.

— Non, Diane fait ça toute seule, il n’y aurait pas de raison d’intégrer Alice.

— Exact. Il faudrait jouer sur leurs points communs, genre leur dire d’aller découvrir une exposition ou un restaurant ensemble.

— Bonne idée ! Quels sont leurs points communs ? demanda Marion avec un air entendu.

— J’en sais rien. Je ne suis pas devin !

— OK, commençons par les bases. Elles sont toutes les deux lesbiennes.

— Oui et…

— D’accord, ça ne nous sert à rien. Je réfléchis juste à voix haute. Ta sœur est éditrice, ton employée est graphiste… Hé ! Le t-shirt de Diane, c’est pas des personnages de dessins animés ? C’est du graphisme, non ?

Guillaume se tut. Le plan était en train de naître dans son esprit.

— Tu es géniale, chérie ! C’est parfait ! Voilà ce que je te propose…

Étiquettes :

Posts connexes

Une réponse “Histoire Saphique Gratuite : La suite de « Dans le 1000 »”

  1. Aaaah mais non ! ça ne peut pas finir comme ça ! C’est sadique des cliffhangers de ce genre !
    En plus je voulais savoir quel tee-shirt elle portait…

    Par contre petite question, c’est également le cas chez Reine de cœur, concernant la popularité des romans avec de la pure romance, contrairement aux romans avec un thème un peu plus varié ? Pour moi c’est plutôt le contraire, s’il n’y a pas de « réelle histoire » derrière je serais moins attirée.

    Et on pourrait aussi avoir un petit indice si on peut faire quelque chose pour avoir la suite plus rapidement ? Je ne peux pas attendre 9 mois de plus ^^’.

    Hors sujet mais Diane, c’est la fille que j’imagine très bien avoir les musiques de Disney dans la voiture, et qui se mettrait à hurler les paroles sans aucune honte, voir choisir ces musiques en mode délire au karaoké. Qui ne l’a pas déjà fait d’ailleurs avec des copines folles furieuses x). Libérée, délivrée…

Répondre

Vous devez être connecté pour afficher un commentaire