Comment se déroule le travail éditorial du tapuscrit d’une histoire saphique ?

Comment se déroule le travail éditorial du tapuscrit d’une histoire saphique ?

En mars dernier, nous partagions un article expliquant ce que devenait votre tapuscrit lesbien une fois soumis. Visiblement cette entrée dans les coulisses de la maison d’édition a plu. En tout cas, c’est l’impression que nous avons eu. Du coup, nous avons décidé de poursuivre notre chemin et de passer au travail éditorial. Edwine avait déjà proposé un article en 2016 sur le travail éditorial d’un manuscrit lesbien. Et oui, ça date ! Voici donc une petite mise à jour.

Un accord et un contrat de publication de votre histoire saphique

Avant de débuter, le processus éditorial, il est bien évident que nous avons déjà pris le temps de vous envoyer le mail avec un grand « Oui » ! Une fois ce retour effectué, nous vous avons proposé un contrat d’édition à compte d’éditeur. Cela signifie que vous n’avez pas le moindre argent à avancer. Une fois cet aspect réglé, la partie administrative est terminée. En clair, nous allons pouvoir débuter le travail éditorial sur votre histoire. Sauf que… nous avons déjà une grande liste d’histoires saphiques sur lesquelles nous travaillons. Et oui, malheureusement, en parallèle de nos lectures de tapuscrits lesbiens, nous œuvrons sur les romans ou nouvelles qui verront le jour le mois suivant ou celui d’après.

La première chose qu’il se passe est donc l’attente.

Cette année, nous essayons de faire mieux que les années précédentes du point de vue de la visibilité des sorties pour tout le monde. Nous avons ainsi un planning que nous avons communiqué aux autrices afin de les orienter sur le moment où le travail va s’intensifier. Après, la plupart ayant un emploi à temps plein en parallèle, nous comprenons la difficulté de tout gérer et nous laissons souvent des délais assez long pour éviter d’angoisser et de mettre le couteau sous la gorge de tout le monde.

Un premier retour global

Souvent, avant ou après la signature du roman, nous faisons un état des lieux global du manuscrit qui nous a été soumis. Il s’agit régulièrement d’une première indication, ou piste à suivre. Par exemple « il nous manque une accroche avec la victime qui vient d’être kidnappée, on n’arrive pas à l’apprécier dès l’intro, du coup, on a du mal à avoir peur pour elle » ou alors « tu présentes très bien l’univers au départ, mais il nous manque un danger ou un risque pour l’héroïne ». Il peut également y avoir des questions de cohérences « dans tel chapitre tu dis qu’il y a eu trois morts, mais on n’en a compté que deux » comme « ton héroïne a vraiment pris l’avion avec une barre de fer pour forcer la porte d’une voiture ? Ça manque un peu de cohérence, non ? »

Ici, nous proposons souvent un diagnostic global. Nous n’entrons pas dans les détails, mais donnons des pistes d’amélioration laissées à la libre appréciation des autrices. Vous n’aurez pas à suivre toutes les idées, nous essayons seulement de souligner des points importants. Et parfois, on ne dit rien ! Parce que l’histoire coule de source, parce que tout parait s’imbriquer parfaitement.

Le début du retravail

Une fois que ces propositions et/ou corrections de cohérences ont été suivies ou non, nous considérons que le tapuscrit qui nous a été adressé est la Version 0 ou V0.

A partir de là, nous prenons notre traitement de texte et basculons en « suivi des modifications ». Cet outil va permettre à tout le monde de voir les commentaires que nous faisons en marge et les propositions de changements que nous pouvons avancer dans le texte. Et là, c’est parti. Le travail d’amélioration de votre oeuvre débute.

Les répétitions :

Nous pouvons vous faire remarquer les répétitions, c’est l’aspect facile puisque cela se voit directement quand vous relirez votre texte. Le même mot, apparaît noir sur blanc à trois ou quatre lignes d’intervalle, difficile de le nier, on vous l’a même mis en couleur pour que vous nous détestiez plus !

Les répétitions, c’est la partie la plus simple. Pas vraiment, me direz-vous. Eh bien si, grâce à notre arme secrète. Elle a été créée par l’Université de Caen et se nomme le Dictionnaire Electronique des Synonymes du Crisco. Ce site entièrement gratuit est absolument fantastique. Il vous propose des synonymes et vous donne des statistiques pour les mots les plus proches. La classe, non ? Travailler avec cet outil est un véritable bonheur !

Remplacer les mots « valises » :

Nous employons tous ces mots « valises » tellement simple à utiliser en temps normal. Je vous parle des « ça », « cela », « c’est ». Dans les romans on les rencontre plus que « chose », « truc » ou « autre ». Il n’empêche, parfois, sans y faire attention, ils se retrouvent à s’incruster. Notre rôle est de vous les signaler et de vous aider à trouver soit une autre manière de tourner la phrase, soit des mots plus adaptés.

Pour bien faire, il faut souvent soit revenir à la phrase d’avant ou passer à celle d’après. Notre rôle consiste à vous montrer qu’à tel ou tel endroit, vous pourriez employer un terme plus adapté. On le note, on le relève puis on échange en commentaire sur le sujet.

Les améliorations de phrases :

Parfois, nous sélectionnons carrément une phrase entière qui aura peut être trois « que » à la suite. Ou alors trois phrases qui comporteront toutes un « et » voir deux. Ou deux constructions identiques avec adjectif en premier, puis la suite derrière. Notre rôle à ce moment là est d’aider l’autrice à prendre du recul sur son oeuvre pour disséquer ses mots et la composition de ses phrases. Certaines constructions sont parfois très complexes ou longues. On peut dans ce cas précis proposer de couper en deux parties. Quand les formulations sont similaires, nous permettons à l’autrice de voir comment modifier une ou deux énonciations etc…

Cette partie n’est pas évidente du tout. En effet, ce qui peut sembler clair pour une autrice, ne le sera pas forcément en dehors d’elle. Elle peut vouloir laisser une partie en suspens qui manquera au lecteur. Notre rôle est de le signaler. Nous nous retrouvons parfois à avoir des discussions intrigantes du type « dans cette phrase, on a l’impression qu’il manque un morceau ou une fin. » etc…

Supprimer les derniers soucis de cohérence :

Souvent, nous essayons, dans la première version de relever toutes les questions de cohérence qui nous semble importantes. L’objectif est de devoir réécrire des paragraphes entiers s’il le faut au début et non à la fin. Donc, c’est là qu’on fait attention à l’ordre dans lequel vos personnages se déshabillent, comment vous soignez une plaie par balle ou par arme blanche etc…

Corriger les fautes au fur et à mesure :

Les fautes se corrigent au fil de la lecture. Certaines nous choquent la première fois, d’autres nous interpellent la seconde, d’autres encore la troisième. Et puis des fois, nous en créons involontairement quand nous oublions de mettre un espace entre deux mots modifiés, quand nous supprimons l’espace lors d’un changement etc… Donc les corrections de grammaire, d’orthographe, de concordance des temps interviennent tout au long des versions. De la première à la dernière…

Vérifier que les expressions employées existent :

Ce problème a l’air anodin, mais je vous assure qu’il ne l’est pas ! Entre Johanna David qui a des liens très étroits de ressemblance avec Gaëlle et nous invente des expressions sans queue ni tête, Clémence Albérie qui nous reprend les expressions toulousaines et Ophélie Hervet qui nous a fait découvrir celles originaires de Bretagne, il y a de quoi s’arracher les cheveux. Notre moteur de recherche est devenu adepte des expressions dont nous doutons. La dernière en date, « une fois le temps » (merci la Bretagne qui m’a laissée perplexe tout comme la moitié de nos relectrices). On ne le dira jamais assez, cette partie est très chronophage !

Une Version 1

Une fois que cette première relecture a eu lieu, vous avez donc des documents remplis de propositions de modifications, de commentaires, de suppressions ou de rajout d’espace etc… Heureusement, comme nous vous l’avons expliqué, nous utilisons le « suivi des modifications ». L’avantage de ce mode de corrections est qu’il permet à l’auteure de tout voir. En effet, on ne va rien modifier sans l’accord de l’autrice. Vous êtes et restez propriétaire de votre oeuvre et vous avez donc le droit d’accepter ou de refuser une modification.

Notre objectif est simplement d’améliorer le travail des romancières et non de le dénaturer. La décision finale ne nous appartient pas, elle appartient à la propriétaire de l’histoire.

Cette version prend du temps. Souvent entre 3 semaines et 1 mois selon la taille des manuscrit. Et oui, on ne s’amuse pas !

Une Version 2 puis 3, 4, 5, 6, 7, 8…

L’autrice reçoit ensuite le fichier renommé et se met au travail. Et nous renvoie un nouveau document avec ses modifications, questions, propositions etc… Nous recommençons notre lecture complète et renvoyons l’histoire… A ce moment là, les échanges sont uniquement entre l’éditrice et l’autrice. Souvent, nous allons au delà de la Version 8 à ce niveau. Ce qui explique effectivement, la durée du retravail.

Une version finale envoyées à un panel de relectrices extérieures

Le problème, quand une éditrice a passé trois ou quatre mois à travailler sur un roman, c’est qu’elle manque de recul par rapport à cette oeuvre. Une fois la version finale établie, nous avons donc mis en place une dernière partie, l’ultime épreuve pour tous les romans et nouvelles ! Il s’agit de relectures par des personnes extérieures à l’équipe éditoriale. Nous avons notre spécialiste des répétitions, celle qui les découvre, même quand vous en avez supprimé 250 ! Notre spécialiste des incohérences de typographies (pourquoi des fois vous avez écrit madame avec une majuscule et des fois pas…) Notre spécialiste grammaire et conjugaison (ceci n’est pas un conditionnel, mais un futur…)

Nous demandons au minimum à trois personnes de relire les ouvrages et de nous dire tout ce qu’elles ont repéré d’inadéquat.

Ensuite il y a l’ultime relecture, celle qui vous retrouve encore des coquilles alors qu’il ne devrait plus rien rester… Celle qu’on déteste par dessus tout !

Enfin c’est parti pour la publication…

Mais cette partie sera dans un autre article, parce que je pense avoir déjà perdu pas mal de monde, non ?

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2 Réponses à “Comment se déroule le travail éditorial du tapuscrit d’une histoire saphique ?”

  1. 8 versions de relecture??? Impressionnant! J’aurais jamais cru autant… Combien de temps en moyenne entre le début et la fin des relectures? J’imagine que c’est variable d’une autrice à une autre. Des exemples des extrêmes à partager?
    Sinon, comment procédez-vous pour vous répartir le travail? Vous travaillez toutes sur chaque roman sur des versions différentes? ou une personne prend un roman en charge? Dans ce cas, comment choisissez-vous? Comme ça vient ou par affinité avec un genre/une autrice/un roman en particulier?

    • Bonjour Alicia,
      Merci pour ton message, ça fait vraiment plaisir de voir qu’au moins une personne lit ces articles jusqu’au bout et prend le temps de les commenter. Tu n’imagines même pas !

      Alors je vais essayer de répondre à tes questions. Oui, tu as bien lu, en général on est à plus de 8 versions. On ne va pas se mentir, la plupart du temps on a des versions à 2 chiffres… 😉 C’est effectivement ce qui explique le délai entre l’acceptation d’un roman et la publication de ce dernier.
      Entre le début et la fin, on est en moyenne à 6-7 mois. Ca peut aller un peu plus vite pour les autrices qui travaillent à temps plein ou presque plein sur leurs histoires (disons 4 mois) à presque un an pour les autrices qui ont des métiers très prenant à côté.

      La répartition du travail n’a pas lieu à la courte paille (même si l’idée pourrait être intéressante). Actuellement Edwine fait plus de travail éditorial que moi. Elle s’est occupée de « Où se cachent les Abeilles », « Par-delà les Mondes » et « A La Croisée des Chemins ». Personnellement j’ai terminé « Nuits Blanches » et attaqué un roman policier et une nouvelle de sport 😉

      Donc c’est plutôt en fonction du temps de disponible de chacune. Mais j’avoue, je suis plus prédisposée aux romans policiers de mon côté, certainement parce que je suis une très grande fan (enfin j’ose l’espérer). J’avais à l’époque beaucoup travaillé avec Johanna David sur « Sacrifices » par exemple et si tout se passe bien, on devrait avoir deux romans policiers à venir cette année… (oui, ceci est un spoiler !!!)

      Après, en toute sincérité, nous avons la chance d’avoir des autrices très sympathiques avec lesquelles nous nous entendons réellement bien. Du coup, si on fonctionnait par affinités, je pense que tout le monde voudrait travailler avec tout le monde ! Et limite ça serait plus dangereux !

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