Véronique Bréger Interview de l’autrice de Cible

Véronique Bréger

Bonjour Véronique, est-ce que tu peux te présenter pour nos lectrices et aborder ton parcours d’autrice déjà relativement long ?

Bonjour, ah, les présentations… cela fait un certain temps que je n’ai pas fait un entretien d’embauche 😉 les premiers mots qui me viennent à l’esprit sont : autodidacte éclairée et passionnée. J’ai abordé l’écriture comme on découvre un continent familier et pourtant inconnu. Mon premier roman, publié en 2004, était une aventure en soi et à l’époque je n’ai ni envisagé, encore moins planifié la suite. À partir de là pourtant, tout s’est enchaîné. J’avais réussi à construire et écrire une histoire, pourquoi pas une autre ? Rapidement, je me suis retrouvée en contrainte : plein d’idées, mais pas assez de technique. Les ateliers d’écriture m’ont donné accès à une boîte à outils complète… bon, après, c’est comme dans tout, on peut avoir les meilleurs outils encore faut-il savoir s’en servir. Du travail, beaucoup de travail… chercher l’équilibre entre doutes et certitudes, se satisfaire en se disant que la prochaine fois on fera mieux. Et le plaisir dans tout ça ? Le mot juste, la phrase qui chante, les paroles, les messages de lectrices et lecteurs, les rencontres… l’écriture est un geste du quotidien, ma course de fond durant laquelle même à court de souffle je trouve toujours une nouvelle respiration… inspiration.

Ces dernières années, tu as publié moins de romans lesbiens, plus de romans grand public. Est-ce qu’il y a une raison particulière ?

Un jour, un ami m’a dit : « toi qui es si attachée à ton Limousin, pourquoi tu n’écris pas une histoire qui se déroulerait là-bas ? » L’une de mes héroïnes lesbiennes est née de cette question. J’ai proposé mon projet à une jeune maison d’édition ancrée dans ma région natale. Le succès du livre a entraîné l’écriture d’une trilogie. Une héroïne lesbienne au grand cœur (Evi Marc), avec ses forces, ses faiblesses, dans une maison d’édition généraliste (les Ardents Editeurs), ça fonctionne plutôt bien.

Cette collaboration m’a permis de présenter mon univers à un autre public, ce qui est valable dans un sens, l’est dans l’autre. Dès la reprise des salons, j’embarquerai Cible avec moi.  

Peux-tu présenter un peu ce nouveau roman qui s’est retrouvé directement dans la catégorie « policier » chez Reines de Cœur ?

La catégorisation d’un roman est parfois un casse-tête. Plus qu’un polar, dont ce roman n’utilise pas tous les codes, il n’y a pas d’enquête à proprement parler, pas de policières, on peut qualifier Cible de roman d’aventures à suspense.

Une tueuse, une cible, un road-trip. Ce roman est l’histoire d’une collision entre deux femmes que tout oppose. Chacune lutte contre ses démons. Genève, Londres, Boston, Antioche, Athènes… et d’autres endroits à découvrir dans le livre, balisent le chemin qu’elles vont suivre. Un chemin semé d’embûches, où chacune se délaissera de ses certitudes en cours de route, pour trouver une nouvelle vérité.

Comment est née l’idée de Cible ?

Plusieurs niveaux de réponses à cette question. D’abord d’une rencontre avec la team Reines de Cœur au Salon du livre lesbien 2018. J’ai immédiatement eu envie de proposer une collaboration. Restait à déterminer quel genre d’histoire j’allais soumettre. J’étais en train de lire une enquête journalistique sur les assassinats et opérations spéciales des services secrets. Ma tueuse et sa cible se sont matérialisées.

Une médecin face à une tueuse, difficile de créer des personnages plus opposés, non ?

La tueuse élimine, la médecin sauve. Vu sous cet angle, effectivement on a une vraie opposition de genre. Mais, comme dans la vraie vie tout est question de nuances, rien n’est jamais tout noir ou tout blanc. Qu’est-ce qui détermine une personne, les apparences où ses actions ? C’est l’un des thèmes de ce roman.

Peut-on dire qu’à leur façon, tes deux héroïnes ont peur de souffrir parce qu’elles ont toutes les deux un passé chargé ? Que c’est la raison de ces barrières qu’elles ont dressées pour se protéger ?

Passé chargé, passé trouble, ces deux femmes sont en souffrance pour des raisons différentes. Chacune a éprouvé la douleur de la perte d’êtres chers et chacune se protège à sa façon et comme elle le peut. Leur rencontre est une collision, un choc frontal où tout vole en éclat.

Il est souvent question du rythme des romans et Cible nous tient en haleine et joue avec les nerfs des lectrices et lecteurs. C’est quelque chose que tu as toujours voulu en écrivant ce livre ?

On est dans un roman où action et tension(s) sont omniprésentes de bout en bout. J’ai écrit le premier jet de cette histoire en neuf mois, à raison de quatre à sept heures d’écriture par jour. Une course de fond avec des accélérations… et des ravitaillements ;-).

D’emblée, le choix du ton a été important. Des phrases courtes, parfois sans verbe pour les scènes d’action, l’absence de verbe ne nuit pas à la description. En alternance avec une écriture plus « enrobée ». C’est toute la gageure de ce passionnant métier, donner à voir, à sentir, à entendre, avec des mots.   

Une nouvelle fois tu parles de la Grèce avec une poésie qui nous donne presque le sentiment d’avoir visité le pays. La destination était obligatoire ?

Ce n’était pas une évidence au départ. J’ai posé l’ébauche des premiers chapitres sur mon carnet, avec dans mon champ de vision la mer Égée et une colline escarpée de micaschiste. J’avais en tête un paysage enneigé, du froid, du gel, des congères. Je cherchai à fixer un lieu spécial, perché, sauvage, perdu et romantique. Je savais que de cet endroit dépendrait une part importante de la géolocalisation du récit. Quand j’ai découvert le hameau de Koumelas et l’une de ses maisons en particulier, j’ai su que je venais de trouver ma pépite. À partir de ce moment, la Grèce s’est imposée.   

Le plus difficile à écrire : scènes d’amour ou scènes de bagarre ?

Les deux relèvent d’une chorégraphie où chaque mot à son importance et son impact sur le déroulé de la scène. Techniquement ce n’est guère différent. Mais voilà, il n’y a pas que la technique dans cette affaire.

Maintenant que j’ai bien tourné autour du pot, nous allons regarder ensemble ce qu’il y a au fond. Incontestablement les scènes d’amour me demandent plus de temps. L’affect et l’intime sont indissociables de l’acte d’écriture, aussi, quand il s’agit d’écrire l’acte d’amour et même si le vocabulaire de la langue française est riche, je ne suis jamais vraiment satisfaite du résultat. Le premier jet me convient souvent. Je laisse reposer le temps de nuit, de quelques heures et lorsque je reprends, invariablement, c’est patatras. Cela ne rend pas ce que je voulais transcrire, transmettre… Les bons mots sont souvent là, mais le rendu, l’étincelle, n’y sont pas. Alors, je recommence. Et quand ton éditrice te dit : « non, là vraiment on en veut plus… s’il te plaît 😉 »…

Une scène d’amour, 10 à 59 secondes de lecture, 15 à 20 heures d’écriture/relecture.

Qu’aimerais-tu que les lectrices et lecteurs retiennent de cette histoire ?

Ça, c’est une question à tiroirs.

Le plaisir de la lecture, forcément. Celui qui fait dire en refermant le livre : « pourquoi est-ce que c’est déjà fini ? »

Au-delà de l’évasion et du divertissement, j’aimerai que l’on retienne que les apparences sont souvent trompeuses et que la fatalité n’existe pas à partir du moment où on le décide.  

Est-ce que tu travailles actuellement sur d’autres projets ? Est-ce que Cible est le début d’un retour dans l’écriture de livres lesbiens ?

Oui, et oui 😉

Actuellement je suis sur un futur roman qui me donne du fil à retordre, en phase de réécriture sous l’égide d’un éditeur exigeant qui me pousse dans mes retranchements.

Une fois terminé, je reprendrai la trame d’un scénario écrit l’été dernier avec une intention que les éditrices R2C connaissent déjà.

Véronique Bréger Interview
Copyright Eric Garault

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